Chapitre III
Assis, face à la porte-fenêtre largement ouverte sur l’estuaire de la rivière des Perles encombré de vaisseaux de toutes sortes – jonques de commerce chinoises, cargos, yachts de plaisance, – Bob regardait les quelques objets étalés devant lui, sur une table basse. Ces objets lui avaient été remis la veille par l’inspecteur Crance, afin qu’il puisse, avec un minimum de chance et de sécurité, accomplir sa mission : retrouver Sprague Miller.
Il y avait là, sur la table, un pistolet automatique Lüger, deux chargeurs de rechange, une boîte de cartouches, un carnet de chèques libellé en livres sterling sur une banque de Hong-Kong et un autre en dollars sur une banque de Macao. Aussi une lettre du policier par laquelle celui-ci demandait aux autorités britanniques et portugaises de prêter main-forte, en cas de besoin, au porteur de ladite lettre. C’était tout. Pour le reste, Morane devait se suffire à lui-même. Avec ces maigres impédiments, il lui faudrait livrer bataille au plus redoutable forban de tout l’Extrême-Orient : l’Empereur de Macao.
Pour atteindre ce personnage, Bob ne possédait que deux points de départ : cette maison de jeu nommée Le Tigre Enchanté, située dans la colonie portugaise, et ce magasin d’antiquités Au Trésor des Sages également situé à Macao et qui appartenait à un certain Jonathan Ma-Boon-Ma.
Bien sûr, ce n’était pas directement à l’Empereur que Bob allait s’en prendre. Sa mission consistait uniquement à retrouver Sprague Miller. Mais, comme celui-ci était justement prisonnier de Monsieur Wan, Morane se verrait forcé malgré tout de s’attaquer au mystérieux personnage.
Un autre nom, en plus du Tigre Enchanté et du Trésor des Sages, s’imposait à Bob, c’était celui de la rue du Dragon Jaune où, deux nuits plus tôt, il avait sauvé la vie à l’inspecteur Crance. D’après le message reçu par ce dernier et écrit de la main de Miller, c’était au numéro 325 de cette rue du Dragon Jaune que devait se trouver le disparu. Pourtant, lorsque Crance avait visité la maison, il l’avait trouvée vide et abandonnée. Le policier avait acquis la certitude que ses adversaires l’avaient entraîné dans ce quartier mal famé uniquement pour pouvoir, plus à leur aise, le mettre hors d’état de leur nuire.
Crance avait peut-être raison. Il y avait beaucoup de chance pour que la rue du Dragon Jaune n’ait rien à faire dans tout ceci.
Pourtant, Bob était à Hong-Kong et comme, en cet endroit, il ne possédait aucun autre point de départ, il allait malgré tout s’y rendre, si cette rue avait quelque chose à lui apprendre, il verrait bien. Dans le cas contraire, il lui resterait à traverser la baie pour gagner Macao et rendre une double visite au Tigre Enchanté et à la boutique du Trésor des Sages.
Rapidement, Bob se prépara pour une nouvelle visite à la rue du Dragon Jaune. Il glissa le Lüger dans sa ceinture, entre chemise et pantalon, de façon à ce que, une fois son veston fermé, l’arme devienne parfaitement invisible. Il glissa également les deux chargeurs de rechange dans sa poche. Ensuite, il alla dissimuler la boîte de cartouches dans sa valise et gagna le rez-de-chaussée de l’hôtel. Là, il confia les deux carnets de chèques, dont il n’avait pas besoin pour l’instant, au réceptionnaire, afin que celui-ci les enfermât dans le coffre réservé à la clientèle.
Pour éviter de se faire remarquer, Bob fit arrêter son taxi à l’entrée de la rue du Dragon Jaune. En plein jour, celle-ci perdait un peu de son aspect sinistre avec ses banderoles couvertes de caractères chinois multicolores et servant d’enseignes à des boutiques où l’on vendait de tout, depuis de la camelote d’importation jusqu’à des ingrédients pharmaceutiques aussi disparates que des « dents de dragons » brûlées et des poils de tigre réduits en poudre. Il y avait aussi des cafés où, la nuit tombée, se déroulaient d’infernales parties de mahjong et de fantan qui, l’alcool de riz aidant, se terminaient souvent par des rixes sanglantes.
À cette heure de la journée, la rue du Dragon Jaune était presque déserte, à part quelques coolies chargés de fardeaux trop lourds et qui marchaient les épaules basses et la tête penchée sous leurs larges chapeaux de paille.
Quelques marins suédois, norvégiens, anglais ou américains passaient, traînant leur dépaysement en attendant l’heure de l’appareillage de leurs vaisseaux ancrés dans le port.
Ce fut sans s’être trop fait remarquer que Morane atteignit les abords du numéro 325. La maison possédait deux étages, sans fenêtres et couronnés d’un toit cornu, à la chinoise, privé d’une bonne partie de tuiles. Une porte vermoulue et déglinguée pendait sur ses gonds, à demi arrachée. D’un geste naturel, Bob poussa cette porte. Privée de serrure, elle s’ouvrit lentement, en grinçant, sur une pièce vide, dont les murs s’écaillaient et qui était éclairée seulement par une lumière terne venant d’un vieil escalier branlant menant à l’étage supérieur. Cette lumière était celle du jour tombant par les ouvertures du toit éventré.
Après avoir refermé le battant derrière lui, Morane était demeuré immobile, inspectant la pièce vide et délabrée dans laquelle il se trouvait. Le sol était couvert de poussière et de plâtras tombés de la muraille. Un peu partout, des toiles d’araignées pendaient en draperies grisâtres. Dans la poussière, Morane discerna des marques de pas qui allaient à l’escalier et en revenaient. Il se baissa et inspecta les empreintes. Celles-ci n’étaient pas vieillies, car seule une très fine couche de poussière les recouvrait. Peut-être avaient-elles été faites vingt-quatre heures plus tôt. Deux jours au maximum. À en juger par leur nombre et leur dissemblance, plusieurs hommes devaient être passés là.
Comme les empreintes en question allaient toutes de la porte à l’escalier de bois, ce fut tout naturellement vers cet escalier que Morane s’avança. À pas légers, il se mit à gravir les marches qui, vermoulues, craquaient sous son poids. Par une trappe, il émergea dans une sorte de grenier au plancher de bois et dans lequel, par les brèches du toit, la lumière du soleil entrait à flots.
Durant un moment, Bob demeura perplexe : le grenier lui aussi était vide. Comme l’avait dit Crance, cette maison devait être inhabitée depuis pas mal de temps. À vrai dire, elle se révélait même inhabitable…
Inhabitée ?… Voire…
Sur le plancher, Morane retrouvait les mêmes traces de pas, imprimées dans la poussière, qu’en bas. Mais ici, elles étaient disposées moins régulièrement. Parfois, elles se changeaient en de longues traînées marquant l’endroit où un pied avait glissé. Partout, elles se chevauchaient et se recoupaient sous tous les angles, comme si on avait mené là quelque sarabande effrénée.
— Une sarabande ?… soliloqua Morane. Je me demande qui aurait bien pu venir danser ici ? Ce galetas n’a rien d’une salle de bal. On s’y serait plutôt battu que cela ne m’étonnerait guère…
Dans un coin du grenier, un objet brillant attira son attention. Il s’approcha et se baissa, pour se relever, tenant en main un porte-plume réservoir à capuchon doré. Rapidement, il tira de sa poche le message de Sprague Miller que lui avait remis l’inspecteur Crance. À l’aide du stylo il griffonna quelques mots sous l’écriture du disparu. En hâte, il compara… Les traits avaient la même épaisseur et l’encre verte était identique. Morane recapuchonna le stylo et le glissa dans sa poche, en même temps que le message.
Continuant ses investigations, Morane finit par découvrir un morceau carré de tissu gris, auquel pendaient encore quelques fils. Il devait s’agir d’une poche appliquée, arrachée au cours du combat qui, comme Bob le supposait, s’était déroulé là. Ce tissu était du genre « palm beach ». Pour en vérifier la qualité, Bob le froissa entre le pouce et l’index. Il laissa échapper un petit sifflement d’admiration.
— Bonne camelote, murmura-t-il ! Probablement fabrication anglaise. Si je ne me trompe, ce morceau de tissu doit avoir fait partie du complet que portait Sprague Miller, lors de sa capture par les hommes de l’Empereur de Macao…
C’est alors qu’un bruit s’imposa à Morane. À vrai dire, il retentissait depuis un moment déjà mais, distrait par ses découvertes, Bob n’y avait pas encore prêté attention. C’était, s’il fallait s’en rapporter au rythme, un bruit de pas résonnant sur un plancher, sans doute dans la maison voisine. Un bruit de pas, mais pas un bruit de pas comme les autres. Qui était, en effet, l’homme qui en marchant aurait pu faire sonner ses talons aussi sèchement sur un sol, quel qu’il fût. C’était un bruit de pas, bien sûr. Plus Morane prêtait l’oreille, moins il pouvait en douter. Pourtant, c’était un bruit de pas inhumains. Comme si l’être qui marchait là avait eu les jambes terminées par des sabots semblables à ceux des chèvres.
* * *
Morane avait collé son oreille à la muraille derrière laquelle retentissait le mystérieux bruit. Il n’était pas superstitieux. Pourtant ces échos d’une marche inhumaine le remplissaient d’un inexplicable malaise, comme si quelque monstre repoussant se promenait en liberté dans la maison voisine.
Bob continuait à prêter l’oreille. Les sons se précisèrent. Il n’y avait plus seulement maintenant ce martèlement sourd de pieds de chèvre. De brefs et secs claquements étaient venus s’y mêler. Par moments même, Bob entendait des murmures de voix, sans pouvoir distinguer cependant les paroles prononcées. Tout ce qu’il pouvait discerner, c’était qu’une de ces voix, haut perchée et grinçante, parlait avec haine et colère, tandis que l’autre, plus basse, paraissait supplier.
Plus que les bruits de voix, les claquements avaient retenu l’attention de Morane qui ne devait d’ailleurs pas tarder à leur donner une identité.
Un fouet !… On était en train de torturer quelqu’un derrière cette muraille.
Bob s’était dressé et dévalait l’escalier pour gagner la rue et la maison voisine. Celle-ci était en tout point semblable à celle qu’il venait de quitter, mais en moins délabrée. La porte tenait encore et une serrure la fermait. Une serrure qui, heureusement, était relativement fragile. D’un solide coup de pied, Bob réussit à la faire sauter. Il poussa le battant et se précipita à l’intérieur de la maison. La salle du bas était vide et Morane ne perdit pas de temps à l’explorer. Déjà, il se précipitait sur l’escalier branlant, menant au premier étage. D’une poussée, il souleva la trappe qui retomba en arrière et claqua avec un bruit de tonnerre.
Le pistolet automatique au poing, Bob avait pris pied d’un bond dans un grenier semblable à celui de la maison voisine. Deux personnages s’y tenaient. L’un, debout, était un Chinois, maigre et en haillons, tout petit, presque un nain. Il montrait un visage cruel de putois et sa peau elle-même disparaissait sous une épaisse couche de crasse. Ses cheveux en broussaille et rares formaient sur son front comme un repoussant diadème. Le petit homme tenait dans sa main maigre le manche d’un long fouet. Mais ce qui, surtout, retint l’attention de Bob, ce furent ses jambes… Si l’on pouvait appeler jambes ces deux pilons de bambou.
Morane comprit alors ce que signifiait ce bruit rappelant celui des sabots de chèvre. C’était l’extrémité des pilons qui faisait, lorsque l’étrange personnage marchait, résonner le plancher.
Le second occupant du grenier était un Européen. Il se trouvait étendu, torse nu, à même le sol, les membres écartés en croix à l’aide de cordes fixées à des chevilles de bois plantées dans le plancher. Sur le torse nu du prisonnier il y avait de longues marques sanglantes. Les marques du fouet.
Les regards de Morane s’étaient fixés sur le pantalon du supplicié. Un pantalon de palm beach gris semblable à ce morceau de tissu découvert dans la maison voisine.
Alors, Bob sut que cet Européen étendu là, haletant et gémissant sur le sol, était bien l’homme qu’il cherchait. C’était Sprague Miller, l’agent secret de Scotland Yard qui, avec John Crance, avait déclaré la guerre à Monsieur Wan, l’Empereur de Macao.